"Suivez-moi à Mexico, où vous me verrez
m'épanouir devant ces enfants qui sont devenus un peu,
les miens.
Je les retrouve, chaque année, à chaque fête,
abrités derrière ces masques, les leurs,
qui dissimulent mal le regard si triste de leurs yeux d'Indiens."
Extrait du livre de François Reichenbach, Le monde a encore
un visage, éditions Stock, Paris, 1981.
François Reichenbach, mort en 1993, est l'un des très
rares cinéastes français ayant obtenu les plus grandes
récompenses internationales : Oscar à Hollywood (1970),
Palme d'Or à Cannes (1965), grands prix des festivals d'Edimbourg,
de Tours... Ses films figurent comme de grands classiques du cinéma
documentaire, avec les fulgurants portraits d'Orson Welles, de Yehudi
Menuhin, d'Arthur Rubinstein et de bien d'autres personnalités
extrêmement diverses, telles que Mireille Mathieu, Pascal
Olmeta, Arman, Manitas de Plata, Dunoyer de Segonzac, Karayan, Brigitte
Bardot... Il a aussi réalisé quelques remarquables
films dont on peut citer quelques exemples : "Les Marines",
"L'Amérique insolite", "Un cur gros
comme ça", "Houston Texas", "La douceur
du village", "La raison du plus fou", "Vérités
et mensonges", etc.
Il était tombé amoureux du Mexique lors d'un voyage
dans les années soixante, au cours duquel il avait filmé
des fêtes populaires. Depuis cette date, l'amour de Reichenbach
pour ce pays s'était transformé, et à la fin
de sa vie, comme il le disait lui-même, cette passion était
devenue une sorte de folie frénétique. Il ne se passait
pas de semaine sans qu'il commande et reçoive des objets
mexicains, le plus souvent par cartons entiers, en provenance de
marchands ou de gens qu'il avait filmés durant des cérémonies
sur place, dans les villes et villages mexicains.
Il a ainsi collectionné plus de 3000 objets de ce que l'on
appelle "art populaire", en provenance d'une bonne partie
de l'immense territoire du Mexique : masques de toutes sortes, céramiques
révolutionnaires, tableaux de laine des Indiens Huichol,
"arbre de vie", peintures sur Isorel, dessins sur papier
d'amate, diableries, monstres en papier mâché dits
"Alebrijes", statues en faïence,...
Cette collection est significative et représentative de cet
art foisonnant, mais elle n'a pas été constituée
par François Reichenbach dans une volonté d'exhaustivité
: il manque donc des pans entiers de la culture populaire mexicaine.
Il en a sauvé quelques autres, disparus depuis.
La salle du M.A.A.O.A consacrée à la collection va
permettre d'ouvrir une fenêtre sur une forme d'art longtemps
tenue à l'écart, parfois méprisée des
esthètes "officiels" qui ne voient pas dans cet
ahurissant foisonnement de formes, d'idées plastiques, de
couleurs, de matériaux, d'assemblages une très grande
part de création.
En fait, nous allons constater principalement, et bien plus aisément
qu'à travers ce que l'on appelle aujourd'hui les "arts
premiers", la part du collectif dans la création plastique.
La collection de François Reichenbach nous introduit, ou
plutôt nous fait littéralement plonger, dans la civilisation
latino-américaine contemporaine, aux racines indiennes préhistoriques
et précolombiennes, puis bâtie autour de la religion
catholique. Elle nous fait participer aux innombrables fêtes,
chrétiennes, "païennes", syncrétiques,
que l'Amérique Latine organise toujours avec la participation
de foules importantes.
Les musées de Marseille ont acquis, par legs, en 1994, cette
importante collection, grâce notamment au travail fait par
Pascal LETELLIER alors chargé de mission au Ministère
de la Culture. Bernard MEUSNIER, cinéaste et ami de François
Reichenbach, nous a apporté son soutien : que tous deux soient
ici particulièrement remerciés.
Une petite exposition accompagnée d'une brochure avait été
réalisée en 1995 à l'occasion de la présentation
d'une soixantaine d'objets de la collection.
Aujourd'hui, cette expression artistique est "tendance",
et les objets collectés par Reichenbach sont à la
mode : ici, les notions d'authenticité, d'unicité,
d'art "primitif" ou "premier", de "chef-d'uvre",
sont confrontées à de nouvelles données à
la fois anthropologiques et esthétiques. L'inauguration de
cette salle va donc permettre aux visiteurs du M.A.A.O.A d'avoir
une plus grande ouverture vers la création artistique en
général, et vers les artistes en particulier.
Enfin, François Reichenbach a rapporté plusieurs films
de ce pays, dont celui qui sera projeté dans la salle du
musée portant son nom, "Une passion mexicaine".
Il a aussi rapporté des kilomètres de pellicule inédits,
et nous espérons que cette inauguration sera l'occasion de
dévoiler et monter prochainement une nouvelle uvre,
malheureusement posthume, de ce grand cinéaste trop tôt
disparu.
Alain NICOLAS
Conservateur en chef du Patrimoine
Directeur du M.A.A.O.A
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